Pour un internet citoyen

Interview de Florence Durand-Tornare
Membre du comité d’accompagnement d’éducaunet
Cofondatrice de Vecam (www.vecam.org)
Porte-parole en France du Mouvement pour un internet citoyen


Trois types d’écueils à prendre en compte pour mettre en place la problématique d’une éducation citoyenne à Internet.

Internet est-il un danger et/ou un risque pour les jeunes ?
Je préfère utiliser un troisième mot : écueil. Ce n’est pas pour faire de la sémantique abusive, mais parce qu’un écueil s’évite, tout simplement. Les autres termes sont plus sécuritaires. Et il importe de se souvenir que c’est une préoccupation récente. Si nous faisons quelques pas en arrière, en nous repor tant à l’arrivée en France des réseaux électroniques (terme moins restrictif que le seul Internet), c’était un portrait idyllique qui se profilait – du point de vue de la jeunesse.


Ces réseaux ouvraient des champs de possible dans plusieurs domaines et notamment :
· l’accès aux savoirs et au partage de ces savoirs,
· le regroupement et l’action sur des territoires au sens large, y compris l’ouverture vers l’étranger,
· l’anonymat, incontestablement un avantage pour les jeunes. Puis sont apparus les écueils, et une montée en puissance de l’inquiétude des adultes – et des institutions – face à un vrai paradoxe : un outil, qui est et doit rester un outil, induit des changements qui sont à la fois « bons et mauvais ». Mais, il faut le rappeler, il n’y a pas de dangers propres à l’outil. Il est et doit rester un outil.

Quels sont les écueils liés à l’usage d’Internet ?
À mon sens, il y en a trois. Premier écueil : c’est un outil qu’il n’est pas facile de maîtriser. Internet offre aux jeunes un « plus » par rapport à d’autres moyens de communication, type téléphone ou fax. Une remarque à ce propos : il ne faut pas le comparer à la télévision, qui est le média de la passivité, alors qu’Internet met son utilisateur en position active. Il est important que le jeune acquière très rapidement la maîtrise du réseau, qu’on lui apprenne à le faire. Je voudrais ajouter, même si cela paraît contradictoire, qu’il n’est pas obligé de passer par cet outil, lequel ne doit pas lui être imposé. La maîtrise, c’est aussi cela : bien connaître Internet et choisir (ponctuellement ou pas) de ne pas l’utiliser. Mais il faut insister sur le fait que c’est un outil dont les capacités techniques poussent à l’action.


Deuxième écueil : parce que c’est un outil libre d’accès, physiquement grâce aux points d’accès publics, aux cyber-centres, etc., et technologiquement parce que le réseau lui-même est public, il est le reflet de notre société, dans ses aspects négatifs et positifs, et peut être porteur de messages dangereux pour les jeunes, qui vont à l’encontre de certaines valeurs morales. Ces derniers doivent donc se mettre en responsabilité, chercher, trouver et soutenir les valeurs qu’ils vont faire leurs. Certes, par rapport à d’autres époques, c’est peut-être un peu tôt ; certains parents ou éducateurs préféreraient sans doute prolonger la période d’insouciance… Il y a donc une obligation d’accompagnement, c’est indispensable. Et les pouvoirs publics doivent s’emparer de cette problématique du risque.

Troisième écueil : une généralisation différenciée de l’appropriation. Un jeune très accompagné dans son apprentissage d’Internet, de manière très active, pourrait s’intégrer plus vite à une élite économique, en obtenant un meilleur accès aux relations avec les entreprises, aux formations professionnelles, etc. Un autre jeune, au contraire, peu ou mal accompagné, risquerait d’être coupé de ce monde et d’entrer dans un processus d’exclusion sociale, culturelle même. Il faut insister sur la nécessité d’une démarche proactive vers les jeunes pour qu’ils s’approprient cette technologie.

Est-ce le rôle de l’école de prémunir les jeunes contre ces écueils ?
La responsabilité commence dans la famille, avec le risque d’un frein culturel ou d’une méfiance relative à la machine. Il faut pallier les carences, les failles éventuelles. L’école est un élément de réponse, mais ce n’est pas le seul. Il y a aussi, selon les pays, des formes d’éducation populaire qui peuvent prendre le relais.


Le programme Éducaunet vous semble-t-il une réponse appropriée pour éviter ces écueils ?
Je retiens deux mots, deux outils qui me paraissent pertinents : analyse et pédagogie critiques. On commence par prendre conscience de l’existence de ces écueils, et soit on diabolise, soit on angélise. Dans les deux cas, c’est une mauvaise idée qu’Éducaunet s’est donné les moyens d’éviter. Dans un projet européen, il faut des raisonnements transfrontaliers. Le rapport aux langues doit être posé. L’outil lui-même peut offrir des réponses, comme la traduction en ligne, par exemple, et favoriser l’approche transculturelle. Éducaunet implique une grande variété d’acteurs. Pour envisager un Internet pour les jeunes, il faut en effet réunir de nombreux partenaires et les faire travailler ensemble : les pouvoirs publics, les fabricants de technologie, le monde associatif, les chercheurs et les universitaires, le monde de l’éducation au sens large, les
médias qui ont une part de responsabilité dans l’approche à proposer d’un média nouveau.

Propos recueillis par Odile Ambry, journaliste

Extrait des Dossiers de l'Ingénierie éducative n°40, octobre 2002, p. 58-59.